La grammaire de Poutine

D’ici peu, il y aura sûrement un économiste pour soutenir qu’il n’est guère surprenant que l’agression russe contre l’Ukraine provienne d’une nation qui, justement, n’a pas trouvé une place de choix dans la mondialisation. Bien entendu, on mettra un bémol à ce jugement en tenant compte de l’exportation massive d’énergies fossiles ou de minerais de toutes sortes dont la Russie s’est fait une spécialité inégalable, mais qui relève de l’exploitation des ressources naturelles.

Partant, on ne trouvera rien d’étonnant à ce que Vladimir Poutine se soit lancé dans une gigantesque manœuvre visant à prendre la tête d’un vaste plan de démondialisation destiné à affaiblir Nord-Américains et Européens. À ces derniers, du reste, on accordera d’avoir réagi de façon saisissante en adoptant des trains de sanctions successifs jamais vus, un véritable étranglement visant à infléchir la fureur du régime russe.

Au point que les Occidentaux auront inventé sur le grill le châtiment suprême des marchés à travers une forme d’exclusion de la mondialisation, qui fera date. Enfin, à ceux qui avanceront le désir de revanche sur l’Occident et la brutalité du passé de la Russie (tsariste autant que communiste) comme facteur d’explication de l’offensive déclenchée contre l’Ukraine, on objectera que la Chine, en dépit de son Parti communiste et de ses 90 millions de membres, a tracé une voie autrement plus performante et a su s’imposer au reste du monde tant par ses capacités productrices que par son décollage technologique.

On aura ainsi prononcé plusieurs fragments de vérités. Mais on aura oublié l’essentiel. On aura évité de s’interroger sur l’analyse fondamentale qui nous a manqué dès le départ. Qu’est-ce qui nous a donc si manifestement échappé

Pour aller plus loin dans la compréhension de la grammaire de Poutine, pour mesurer, surtout, à quel point nous avons sous-estimé son degré de détermination et la réserve de durcissement qu’il lui reste, il faut pénétrer –autant qu’il soit possible de le faire– le fonctionnement de l’État profond (deep state) et approfondir trois concepts clefs.

Le premier se trouve contenu dans un article révélateur, «L’État long de Poutine», dû au cerveau fécond du premier propagandiste du Kremlin, Vladislav Sourkov. Le deuxième relève du «messianisme russe», implacablement décrit dans les travaux d’un historien américain, spécialiste incontesté de Staline, Stephen Kotkin. Le troisième pilier, la Doctrine Primakov, est signé de la main d’Ievgueni Primakov, ministre des Affaires étrangères de la Russie de 1996 à 1998. Ce dernier affirme alors la nécessité pour son pays de contrôler son «étranger proche».

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