L’Europe au risque de l’ambiguïté stratégique 

Fortement intégrés sur le plan économique,  quand il s’agit de politique étrangère, en revanche, les pays membres de l’Union donnent l’impression d’adopter la devise  : «  seuls quand on peut, ensemble quand on doit  ». Toutefois, depuis quelque temps, beaucoup répètent que l’Europe doit faire un saut qualitatif dans sa projection internationale ; en d’autres termes, elle a besoin d’une politique étrangère commune. La présidence Trump, puis le drame afghan et l’«  affaire AUKUS  », des incidents qu’on pensait pouvoir éviter avec Biden, rendent urgent ce qui pour beaucoup n’était jusqu’à présent que souhaitable.

Si la politique étrangère est avant tout un exercice de souveraineté, aucun pays n’est totalement souverain, mais certains le sont plus que d’autres. L’Union l’est moins que sa taille et son niveau de prospérité ne l’exigent et ne le permettent. La raison en est que les États membres manquent d’une unité politique (l’Union n’étant pas un État) et qu’il existe un déséquilibre entre le potentiel économique et la puissance militaire de l’Union.

Les raisons pour lesquelles cette question a été abordée jusqu’à présent avec une lenteur exaspérante sont bien connues. La Guerre froide a certes été une période de grandes tensions internationales, mais elle avait défini sans controverses les priorités et les objectifs de la politique étrangère de l’Europe occidentale. Le pilier généralement incontesté consistait dans l’alliance avec les États-Unis, avec lesquels nous partagions des valeurs et des intérêts en tant que protecteur bienveillant mais aussi en tant que puissance hégémonique. Bien sûr, il y a eu des désaccords, mais finalement, la priorité de faire face à la menace soviétique a toujours prévalu. Après une brève période d’euphorie illusoire suite à l’effondrement de l’URSS, le monde a connu un nombre croissant de turbulences. La propagation du radicalisme islamique a produit une vague terroriste qui touche de plein fouet l’Occident et a contribué à la déstabilisation du Moyen-Orient, de la Méditerranée et de l’Afrique, provoquant de nouvelles pressions migratoires importantes vers l’Europe. L’idée selon laquelle l’inclusion dans la mondialisation conduirait progressivement la Chine et la Russie à s’intégrer dans le système des démocraties libérales s’est avérée être une illusion. Ce n’est pas seulement l’axe économique qui s’est déplacé de l’Atlantique vers l’Indo-Pacifique, c’est également l’axe des tensions mondiales, sans toutefois abandonner tout à fait l’Europe et le Moyen-Orient. Après un bref intermède « unipolaire » d’hégémonie américaine incontestée, le monde n’est pas devenu multilatéral comme l’espéraient les Européens, mais « multipolaire », c’est-à-dire désordonné et sans règles clairement acceptées par tous.

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