Les mots démons : « Radicalité », un concept radicalement élastique

L’islam radical », une expression apparue au début des années 2000, c’est évidemment dangereux : il faut « déradicaliser » ceux qui s’y adonnent.

La « réforme radicale », en revanche, c’est toujours courageux.`

La « gauche radicale », c’est celle qui a couteau entre les dents, à ne pas confondre avec les « radicaux de gauche » qui sont de doux centristes.

Une approche « radicalement différente » est rafraîchissante et bien souvent salvatrice.

La « droite radicale » est à peine plus présentable que l’extrême droite (même si elle professe son attachement aux institutions républicaines).

Une « critique radicale » peut être louée parce qu’elle prépare de nécessaires transformations profondes.

Mais des « propos qui se radicalisent » sont toujours lourds de menaces.

etc. etc.

« Radical », on le voit, est digne d’appartenir à la novlangue imaginée par Orwell dans « 1984 », ce vocabulaire permettant de dire tout et son contraire, et de tuer le sens des mots.

Au départ, le « radical » est celui qui veut agir sur la racine (radix, en latin). Sandrine Rousseau n’a pas manqué de rappeler cette origine : elle compte reprendre le problème à la racine, à savoir la structure patriarcale du pouvoir et de nos sociétés. Angela Davis elle-même, dans les années 1960, disait que « radical signifie simplement attraper les choses par la racine ». Mais qui prête vraiment attention à cette étymologie ?

L’histoire du mot, pris dans son sens politique, est complexe, et a joué à saute-frontières. Il est utilisé en Grande-Bretagne depuis la fin du XVIIIe siècle (en France, sous la Révolution française, on parle alors plutôt des « enragés »). Il ne fait sa véritable apparition dans l’Hexagone que sous la monarchie de Juillet, pour une raison simple : la loi du 9 septembre 1835 interdit de se déclarer « républicain » sous peine de poursuites pénales. En 1841, un jeune avocat, Alexandre Ledru-Rollin fait donc campagne dans la Sarthe sous l’étiquette « radical ». C’est l’acte de naissance du radicalisme, qui ne décollera vraiment qu’après 1871, sous la IIIe République. Initialement, il désigne donc une forme d’extrémisme, porté par des républicains en butte aux forces monarchistes et bonapartistes. Puis, il migre vers l’inverse de son sens : la modération, le centre. Les radicaux, plaisante-t-on au XXe siècle, sont comme les radis, « rouges à l’extérieur, blancs à l’intérieur, et toujours près de l’assiette au beurre ». Le mot « radsoc » (radical-socialiste) devient presque péjoratif : il renvoie à l’idée de « ventre mou ».

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