« Le néoféminisme, nouvelles troupes, vieux combats »

Depuis que les femmes ont décidé de ne plus subir les violences sexistes et sexuelles, depuis que se déploie cette dynamique irrésistible de réappropriation de nos corps, il se trouve des voix pour tenter de tout recouvrir et disqualifier du mot-anathème de « néoféminisme ». Quelques semaines à peine après la déferlante #MeToo de l’automne 2017, une tribune signée par une centaine de femmes en appelait à défendre « la liberté d’importuner » face à la « vague purificatoire ». Dans ce sillage, on entendait Elisabeth Badinter déplorer l’obsession victimaire de celles qui mèneraient une nouvelle « guerre des sexes », Belinda Cannone se désoler du « ressentiment généralisé » de ces « quelques poignées de militantes »dont l’existence ne dépendrait que des médias, Mazarine Pingeotfustiger la « morale adossée à la haine » des « pseudoféministes » en colère, Marcela Iacub s’indigner qu’une « justice de la terreur » rende la sexualité « affreuse ».

Moralisateur, puritain, misandre, forcené, voire totalitaire, le « néoféminisme guerrier » tournerait le dos aux vrais combats (pour l’égalité) en se noyant dans la plainte incessante et la détestation des hommes. Voilà comment, par la magie d’un préfixe inutile et trompeur, le féminisme contemporain s’est trouvé discrédité, réduit au statut de vague émotionnelle, condensé dans la supposée rage haineuse de ses représentantes. Argument ultime, on voudrait maintenant faire la preuve de l’inanité de ses combats. Dans son dernier livre, Alain Finkielkraut qualifie ainsi les féministes de « mauvaises gagnantes », obsédées par la volonté de mettre à bas un ordre patriarcal déjà mort, les hommes ayant « perdu leurs prérogatives ancestrales ».

La pseudo-nouveauté du néoféminisme et sa soi-disant inutilité apparaissent dans tout le ridicule de l’affirmation dès lors que l’on fait ce que le pamphlétaire ne fait pas, le saisir au regard de l’histoire. Si l’on devait condenser d’une formule l’objectif des luttes féministes depuis qu’elles existent, et jusqu’à aujourd’hui, ce pourrait être : faire advenir un monde où les femmes ne soient plus définies par leurs corps. A partir de la caractérisation antique de l’existence féminine au prisme de la fonction maternelle, les femmes ont été réduites à leur corps, définitivement objectivées et aliénées. C’est sur cette base que le système patriarcal s’est perpétué à travers les siècles, comme ordonnancement hiérarchiquement sexué des ordres de l’existence imposant aux femmes les charges domestiques, sexuelles et maternelles, et réservant aux hommes les privilèges et pouvoirs d’une existence libérée des contingences privées.