Sortir du 11 septembre

Malheureusement, on sait maintenant que le désir de vengeance des Etats-Unis et la brutalisation de régions et de sociétés entières qui en a découlé n’ont fait qu’exacerber les conflits identitaires. L’invasion de l’Irak en 2003, à grands coups de mensonges d’Etat sur les armes de destruction massive, ne fît que saper la crédibilité des « démocraties ». Avec les images des soldats états-uniens tenant en laisse les prisonniers d’Abou Ghraib, plus besoin d’agents recruteurs pour les djihadistes. L’usage sans retenue de la force, l’arrogance de l’US Army et les énormes pertes civiles au sein de la population iraquienne (au moins 100 000 morts reconnus) firent le reste et contribuèrent puissamment à la décomposition du territoire irako-syrien et à la montée de l’Etat islamique. Le terrible échec en Afghanistan, avec le retour des talibans au pouvoir en août 2021, au terme de vingt ans d’occupation occidentale, conclut symboliquement cette triste séquence.

Pour sortir véritablement du 11 septembre, une nouvelle lecture du monde est nécessaire : il est temps d’abandonner la notion de « guerre des civilisations » et de la remplacer par celles de co-développement et de justice globale. Cela passe par des objectifs explicites et vérifiables de prospérité partagée et par la définition d’un nouveau modèle économique, durable et équitable, dans lequel chaque région de la planète peut trouver sa place. Chacun en convient maintenant : l’occupation militaire d’un pays ne fait que renforcer les segments les plus radicaux et les plus réactionnaires et ne peut rien apporter de bon. Le risque est que la vision militaro-autoritaire soit remplacée par une forme de repli isolationniste et d’illusion économique : la libre circulation des biens et des capitaux suffira pour diffuser la richesse. Ce serait oublier le caractère hautement hiérarchique du système économique mondial et le fait que chaque pays ne lutte pas à armes égales.

De ce point de vue, une première occasion a été manquée en 2021 : les discussions sur la réforme de la taxation des multinationales se sont résumées pour l’essentiel à un partage des recettes entre pays riches. Il est pourtant urgent que tous les pays, au Nord comme au Sud, reçoivent une partie des recettes pesant sur les acteurs planétaires les plus prospères (multinationales et milliardaires), en fonction de leur population. D’abord parce que chaque être humain devrait avoir un droit minimal égal au développement, à la santé et à l’éducation, et ensuite parce que la prospérité des pays riches n’existerait pas sans les pays pauvres. L’enrichissement occidental hier ou chinois aujourd’hui s’appuie depuis toujours sur la division internationale du travail et l’exploitation effrénée des ressources humaines et naturelles du globe. Lorsque des réfugiés surgissent à l’autre bout de la planète, les occidentaux aiment expliquer que c’est aux pays voisins de s’en occuper, aussi pauvres soient-ils. Par contre, quand il y a de l’uranium ou du cuivre à exploiter, les compagnies occidentales sont toujours là en premier, quelle que soit la distance.

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