« Une communauté réduite au caquet »

« Dans le brouhaha des évidences, il n’y a pas plus radical que la nuance », écrit Jean Birnbaum. Qu’on ait à répéter ce qui devrait être une lapalissade donne la mesure désolante d’une sphère publique largement dominée par les imprécateurs et les prédicateurs, têtes de gondole du « hard discount » de la pensée. Un immense café du Commerce, qui serait juste agaçant s’il l’on n’y était pas constamment au bord de la castagne, alors que notre société, confrontée à tellement de défis, aurait besoin d’un peu de sérénité et de vérité.

Si le péremptoire a presque toujours fait partie de la lutte politique, il atteint aujourd’hui un niveau de toxicité insoutenable, porté par un système qui pousse à la tribalisation et donc à la dégradation de la pensée. Qui, dans les cercles woke ou réacs, racistes ou racisés, tolère la parole posée et la pensée complexe? « Je crois, donc je doute », aimait dire l’ancien directeur d’Antenne 2 et de La Croix, Noël Copin. Que dirait-il aujourd’hui face à ces réseaux sociaux, qui matraquent leurs évidences et leurs vérités révélées? Comment réagirait-il face à cette « communauté réduite au caquet (…), où la liberté de parler contribue à ruiner écoute mutuelle et échange argumenté », comme s’en inquiète Monique Canto-Sperber dans son livre Sauver la liberté d’expression (Albin Michel, 2021)?

Un mot de travers, même par inadvertance, et c’est un déferlement de fiel et de haine. De tous côtés. Même celles et ceux qui défendent de grandes et nobles causes, en faveur de plus d’égalité et de liberté, en arrivent à s’enfoncer dans ces bagarres dégradantes, insultes contre insultes, comme au bar d’un hôtel borgne. Avant d’en appeler à censurer…l’Autre, comme le dénonçait déjà Nat Hentoff en 1992, dans son essai Free speech for me, but not for thee (sous-titré: où comment la gauche et la droite se censurent l’une autre), alors que la liberté d’expression, note Monique Canto-Sperber, « c’est la certitude que nous continuerons à nous parler et à nous surprendre ».

Naguère vantés comme des joyaux de la communication et de la liberté, les réseaux sociaux font tache désormais dans l’espace démocratique. Ils sont tellement peu contrôlés qu’ils ressemblent à une cour de récréation régentée par des gros bras. Dans son livre, La méchanceté en actes à l’ère numérique (CNRS Editions), François Jost décrit ce monde mal famé, où des gens trouvent leur bonheur dans la mise à mort symbolique des « autres », que souvent ils ne connaissent même pas.

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