«La traduction littéraire: le chagrin des Belges?»

Ces dernières semaines, on a beaucoup parlé de traduction littéraire. Pas toujours dans un climat apaisé, mais pour une fois que les artisans de l’ombre sont sous les projecteurs, ne boudons pas notre plaisir.

Fin février, une publication parue dans le quotidien néerlandais De Volkskrant mettait le feu aux poudres : dans une tribune incendiaire, une militante estimait « inconcevable » qu’une femme blanche puisse traduire l’œuvre de la poétesse noire américaine Amanda Gorman. Pourquoi ne pas avoir choisi une traductrice noire, de préférence jeune et activiste ? s’était-elle étranglée. La controverse avait pris des proportions telles qu’une semaine plus tard, sous la pression, la traductrice choisie, l’autrice Marieke Lucas Rijneveld, renonçait à la mission.

Le secteur de la traduction tout entier s’était alors insurgé pour dénoncer une hérésie, arguant que le propre du métier était, justement, de se glisser dans la peau d’un autre. Faut-il aussi être mort pour traduire du latin ? avait ironisé notre consœur Bérengère Viennot.

Plus près de chez nous, Flanders Literature organise depuis quelques années son excellent « Flirt Flamand » à l’occasion de la Foire du livre de Bruxelles. Objectif : faire la promotion de la littérature néerlandophone belge. Cette année, l’organisme avait décidé de jouer la carte de l’originalité en organisant des rencontres entre auteurs du Nord et du Sud, et même un mariage fictif. Ainsi Lize Spit unissait-elle sa destinée à celle de Thomas Gunzig devant un parterre crépitant de journalistes.

Le lendemain, l’autrice flamande à succès publiait une carte blanche dans le quotidien De Standaard (traduit par l’incontournable DaarDaar). Dans son article intitulé « Français de France », elle déplorait la perte dans les traductions d’œuvres belges de proverbes, dictions, nuances, dialectes et autres traits d’humour. En cause selon l’intéressée, le fait que les maisons d’édition sont établies en France et aux Pays-Bas. Notre belgitude serait sacrifiée sur l’autel de l’élitisme linguistique dont Paris et Amsterdam se font les garants.

Quelques jours plus tard, elle engageait la conversation avec le journaliste et écrivain Jérôme Colin, qui allait jusqu’à proposer l’idée d’une maison d’édition belgo-belge. « On pourrait ainsi faire traduire chaque année des œuvres belges par des traducteurs belges », s’enthousiasmait-il.

La littérature belge devrait donc être éditée en Belgique et traduite par des Belges pour pouvoir conserver sa « belgitude » ? Avouons que nous ne sommes plus très loin de l’affaire Amanda Gorman… Si nous comprenons les propos – en partie fondés – des deux auteurs, l’approche qu’ils proposent mérite réflexion.