« Temporaire » : une brève histoire du travail précaire

1933. L’Amérique se remet à peine de la crise de 1929 quand Marvin Bower arrive à Chicago pour rejoindre la société de conseil crée par l’expert-comptable James McKinsey. Son entourage comprend mal son choix : quitter un cabinet d’avocats ayant pignon sur rue à Cleveland pour rejoindre une activité moins prestigieuse, le conseil, au sein d’une entreprise inconnue ? Incompréhensible. Mais l’homme avait déjà suscité l’incrédulité de ses professeurs à la Harvard Law School, dont il était ressorti diplômé avant de continuer ses études à la Harvard Business School.

Aujourd’hui très compréhensible et même encouragé, un tel choix détone à l’époque. Mais Bower, de par son double diplôme, avait accès aux PDG d’entreprises en faillite qui demandaient des conseils juridiques pour ne pas être ruinés après liquidation. Lui pensait au contraire qu’il fallait les conseiller sur les moyens de se réorganiser et de flexibiliser leur masse salariale. Chez McKinsey il aura les mains libres pour le faire pendant des décennies.

1948. Toute l’Amérique ne profite pas de l’euphorie des Trente Glorieuses. Dans le Wisconsin agricole et industrieux, nombre de personnes fragiles socialement accepteraient n’importe quoi pour survivre, y compris des emplois très intermittents, non stables et salariés, alors la norme dans le pays. Dans la capitale de l’État, Milwaukee, Elmer Winter crée l’agence qui deviendra très vite le réseau d’agences de travail d’intérim Manpower. Les candidatures affluent de femmes seules, divorcées ou veuves, d’immigrés sans réseau ou d’Afro-Américains discriminés.

Une petite mosaïque des discriminations et inégalités toujours présentes en 2021 sert de carburant à l’essor du travail précaire, à la tâche, sans aucune assurance de lendemain. Winter n’a aucun état d’âme à adopter la rhétorique suivante : «  Mieux vaut travailler une heure payée que d’attendre les aides sociales de l’État ». Soit un discours comparable à celui tenu par Amazonpour ses petites mains, ou Uber et consorts pour leurs chauffeurs-livreurs.

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