Le piège technopopuliste 

On a toujours tendance à penser à la démocratie en termes de lutte entre la gauche et la droite. Au fur et à mesure qu’émergent les candidats aux élections présidentielles françaises de l’année prochaine, les analystes politiques les classent de la même manière : Xavier Bertrand au « centre-droit », Jean-Luc Mélenchon à l’ »extrême-gauche », Marine Le Pen à l’ »extrême-droite », etc. Nous maintenons même cette classification pour des pays comme l’Allemagne, où des années de grandes coalitions ont pourtant réduit les différences idéologiques entre les partis rivaux. La concurrence en Allemagne entre l’Union chrétienne-démocrate (CDU) et les sociaux-démocrates (SPD) est-elle vraiment une lutte entre plates-formes idéologiques rivales ? Le spectre gauche/droite confère à la politique contemporaine une certaine lisibilité, mais son importance pour l’analyse politique révèle autant notre manque d’imagination que la vitalité de la guerre des classes.

Les sociétés restent divisées par de profondes inégalités socio-économiques, mais les partis politiques ne les traduisent plus par les conflits idéologiques qui ont marqué le XXe siècle. Du « New Labour » de Tony Blair au Rassemblement national de Marine Le Pen, de La République en Marche d’Emmanuel Macron au mouvement « Action des citoyens mécontents » (ANO) d’Andrej Babis, les acteurs politiques ont explicitement tenté de se défaire des étiquettes de « gauche » et de « droite ». Lorsqu’ils embrassent ces étiquettes, ils le font souvent sans succès. Les années 2015 à 2019 ont été marquées par l’ère du corbynisme en Grande-Bretagne – un mouvement social d’extrême gauche à vocation idéologique qui s’est emparé du parti travailliste et s’est cristallisé autour de la figure de Jeremy Corbyn. Ses résultats électoraux ont été désastreux. Lors des élections générales de 2019, les conservateurs ont remporté une victoire écrasante avec une majorité de 80 sièges et ont pris au Labour depuis des circonscriptions qu’il tenait depuis des générations – comme Don Valley et Wakefield.

Quels que soient ses atouts, Corbyn se trompait de combat. Aujourd’hui, le succès politique semble être mieux garanti en évitant complètement l’idéologie. Aux Pays-Bas, Mark Rutte est resté au sommet de la politique néerlandaise en faisant précisément cela. Comme l’a fait remarquer un commentateur quelques jours avant les élections générales qui se sont soldées par une nouvelle victoire de Rutte, le succès de ce dernier tient à son « absence d’idéologie » et à sa volonté de « travailler avec tout le monde »2. En Autriche, Sebastian Kurz s’est hissé au sommet de la politique de son pays en traduisant les politiques d’extrême droite dans un vocabulaire grand public tout en purgeant le Parti populaire autrichien (OVP) de son héritage conservateur. Lors de l’élection législative de 2017, Kurz a transformé le parti. Il l’a personnalisé en mettant la liste du parti à son nom (« la liste Kurz – le nouveau parti populaire »), il a changé la couleur de l’OVP, passant du noir à un turquoise non identifié, et il a refondu l’OVP en un mouvement plutôt qu’un parti politique conventionnel.

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