Corinne Torrekens : « Islams de Belgique »

CT : Le débat public a tendance à présenter l’islam et les musulmans comme des groupes homogènes en gommant les différences religieuses intra-communautaires, les différences de genre ou encore de génération et, plus simplement, de niveau de pratiques et de reconnaissance dans cette entité que serait « la » communauté musulmane.

Le titre du livre est donc avant toute chose un constat : il existe bien une pluralité d’islams belges. Et puis, c’est une sorte de pied de nez envers ceux qui, au sein de la population belge « de souche », non issus de l’immigration, voient l’islam comme une menace et surtout comme un corps « étranger », importé. Si la Belgique est plurielle, elle est aussi aujourd’hui en partie musulmane.

MEE : Les musulmans évoquent l’universalité de l’islam, évitant de parler d’un islam « belge », « français » ou européen. Pourtant, ces musulmans se définissent aussi en tant que Belges ou en tant que Français. Comme expliquez-vous cela ?

CT : Je dirais qu’il y a deux choses : le discours, d’une part, et la réalité observable sociologiquement, d’autre part. En effet, l’expression « islam belge » indispose aussi ceux qui, du côté musulman cette fois, insistent sur la dimension universelle de l’islam. L’islam ne pourrait pas, dans ce cadre, présenter des singularités en fonction du contexte dans lequel il s’est déployé.

Pour être plus précise, le degré de pratique religieuse n’est pas déterminant d’un point de vue statistique dans l’adhésion aux valeurs politiques démocratiques (meilleur système de gouvernement, liberté d’expression, séparation Églises/État, etc.). Par contre, il l’est par rapport aux questions liées à l’éthique (euthanasie, avortement, etc.) et à la sexualité (homosexualité, sexualité avant le mariage, etc.).

Cela n’empêche pas que le religieux puisse être un facteur d’engagement politique ou constituer une variable de positionnement au moment du vote, par exemple. Là encore, il faut prendre le temps d’analyser les choses dans leur pluralité et complexité.

Ensuite, je ne pense pas que la question nationale soit plus déterminante que la religion. Ce que je vois au contraire dans mes enquêtes, c’est que ces différents niveaux d’identification (en tant que musulman, d’origine marocaine ou turque, pour reprendre votre exemple, et Belge ou Bruxellois ou encore Molenbeekois pour reprendre les exemples sur lesquels j’ai le plus travaillé) ne sont pas mutuellement exclusifs. Et ça, c’est une dimension que le débat public semble oublier en sommant d’une certaine manière les individus à choisir.

La suite ici : Corinne Torrekens : « Dépolitiser la lutte contre l’islamophobie en la déclarant ennemie de l’État est un énorme risque »